samedi, octobre 14, 2006

UNE LIQUEUR NON TAXEE, FABRIQUE DE SATAN



C’était par une belle journée du printemps 66, la silhouette argentée, propulsée dans le vide infini, vive comme une comète, puissante comme un soleil, libre comme le vent, avait traversé à toute pompe le cosmos, parcouru une éternité d’années-lumières, slalomé entre les astéroïdes, glissé sur la voie lactée, puis était entrée dans l’atmosphère de cette planète bleue, qui lui semblait réunir toutes les conditions pour satisfaire le grand appétit de son maître, on l’avait vue se poser sur le toit d’un gratte-ciel new-yorkais d’où elle avait émis à travers l’hyperespace une décharge d’énergie afin de signifier à celui-ci que le déjeuner était servi. Affamé, le géant, un méga-circuit intégré bleu marine et violet, étrangement surmonté d’un visage humain, était alors apparu, le temps qu’il sorte ses couverts – des convertisseurs élémentaires méga-puissants, sorte de Mécano ultra-sophistiqué qui allaient lui permettre d’ingérer gloutonnement les ressources naturelles et humaines après les avoir converties en énergie pure-, son hérault avait changé son fusil d’épaule : en taillant la bavette à une jeune aveugle de passage, il venait de trouver la cause qu’il cherchait, une cause qui méritait d’être défendue. “Je me trahirais moi-même si je ne me battais pas pour protéger ce peuple, dit-il. Car ici, sur ce monde solitaire et lointain, j’ai trouvé ce que les hommes nomment conscience.” Ainsi, et contre toute attente, pour le salut de la race humaine, il s’était retourné contre son maître, les deux énergumènes s’étaient frités à gros coup d’énergie synthétisée, les décharges avaient fusé dans tous les coins, un tas de brique, une flamme virevoltante, un homme élastique, une étrange blonde étaient venus à la rescousse de l’esclave affranchi et la petite bande, aidée d’un chauve de vingt mètres de haut, avait réussit à mettre la pâtée au glouton, qui avait finalement décider d’aller recharger les accus ailleurs, non sans avoir auparavant condamné son faux frère à l’exil permanent sur la terre – fini pour lui les virées dans le cosmos, fini de faire l’artiste entre les météores, adieu le grand large sidéral et l’infinie liberté de l’univers. “En trouvant la conscience, j’ai perdu les étoiles”, avait-il dit. Il était dorénavant condamné a errer sur cette terre, étranger dans un monde qui n’était pas le sien. Abbie se souvient parfaitement de sa première rencontre avec le Surfer d’argent, c’est au printemps 1966 dans la Chevy Corvette de Diod, ils taillent la route vers Big Sur au son de la Ballad of the Green Berets (Fighting soldiers from the sky / Fearless men who jump and die / Men who mean just what they say./The brave men of the Green Berets) du sergent Barry Sadler (Les 120 journées de Sodome ne sont décidément qu’une courte préface à l’encyclopédie des perversions humaines c’est ce qu’avait pensé Abbie en apprenant quelques années plus tard de la bouche d’une naine coréenne hémophile la façon surprenante dont le brave sergent aimait parfois à prendre son pied) il a renoncé ce jour là à terminer Crying of the lot 49 que Pynchon vient de lui envoyer, et dont la lecture demande une certaine concentration qui s’accorde assez mal avec la vitesse, l’herbe et la musique, il n’en est plus si sûr, et il s’est rabattu sur la dernière aventure des Fantastiques que Diod a piqué le matin même au kiosque, et dans laquelle apparaît pour la première fois le Surfer d’Argent. Léger pincement en cœur, l’année 1966, tout alors semblait promesse, il y pense maintenant comme à la fin d’un monde, ou plutôt comme à l’émergence d’un monde nouveau, un monde qui n’en finit plus de ne pas finir ; un tableau de la déliquescence qu’un peintre pervers, pris au mot, avait titré insouciance, l’année 1966, les couleurs éclatantes de cet été là, invisibles sur les polaroïds curieusement sépias, les mille parfums d’encens et de patchoulis pour dissimuler l’odeur persistante de décomposition, les cigarettes desséchées qui se brisaient entre les doigts, cette moisissure blanchâtre à la surface du café, l’année 1966 c’était Joe Chip écoutant, le cœur léger, Pet Sounds un après-midi d’été sur une plage déserte, sans penser un seul instant que quelque chose d’atroce était en train de se produire. Le regard d’Abbie est rivé sur la silhouette argentée du surfer, les couleurs sont éclatantes, aussi éclatantes qu’au premier jour, dans cette Chevy Corvette qui, depuis quarante ans, 1966,ne cesse de l’emmener vers Big Sur, la réédition est récente, l’encre à peine sèche, quarante ans plus tard, réédition, restauration, reprises, remix et recyclage, je suis vivant et vous êtes morts, la même chose renouvelée, encore et encore, à l’infini, dans un monde qui n’en finit plus de ne plus finir. Lorsqu’il tend le bras pour reposer la BD sur son rayon, Abbie entends ses os craquer. Dans une certaine mesure, cela le rassure. Cinq minutes plus tard, il prend place dans un cadre qui est le parfait symbole de son rapport au monde – ô non pas une une toile grandiloquente réfléchissant l’Ether et l’Hémera, plutôt une de ces simples petites vignettes qu’un dessinateur barbu et ventru,de ceux que l’on retrouve régulièrement pendus dans leurs greniers, envoie chaque semaine à la rédaction du journal local afin d’offrir aux lecteurs une vision ironique et décalée du monde censée les aider à supporter un peu mieux la misère quotidienne, jugez-en plutôt : Abbie heureux d’avoir déniché la BO de The Mack (Willie Hutch), aux caisses d’un grand magasin, dans une des nombreuses files d’attente, constatant que la centaine de personnes qui patiente avec lui, des blonds, des bruns, des roux, des chauves, des blondes, des brunes, des rousses, des grands, des petits, des vieux, des vieilles, des jeunes, des noirs, des blancs, des jaunes, des homos, des hétéros, des citadins, des ruraux, des catholiques, des juifs, des protestants, des bouddhistes, des riches et des pauvres, des beaux et des laids - une de ces assemblées bigarrées comme on en trouve dans les manifestations pour le respect des libertés, des minorités et du droit à la différence – ont tous à la main soit le Da Vinci Code, soit le DVD du dernier Harry Potter, soit le Da Vinci Code et le DVD du dernier Harry Potter. Regards inquisiteurs des bons citoyens, Abbie sait qu’à poil il ne dénoterait pas davantage. La BO de The Mack (1973), et pourquoi pas une plume dans le cul ?



Depuis qu’il est revenu à LA, c’est souvent qu’il éprouve de curieuses sensations de déjà vu devant ce genre de scènes somme toute banales et quotidiennes. Au début cela l’a inquiété, il a mis un peu trop rapidement la chose sur le compte d’un bug cérébral (Les Dieux dans un surprenant sursaut moral ont décidé de punir quarante années de prises de drogues diverses et variées d’un supplice raffiné - il va finir sa vie aussi décontracté qu’un amnésique sourd et aveugle voué à expérimenter les bienfaits de l’Eternel Retour) avant de réaliser que ces scènes lui sont effectivement familières : elles ont hantés les nuits de ses vingt ans, il lisait alors presque uniquement de la SF et les univers liberticides et aseptisés de ces romans passés au filtre de la paranoïa, relevés d’une pincée d’herbe à 22% de THC, et servis brûlants à la cafétéria onirique avaient engendrés d’effrayantes crises de terreur nocturnes. Il revit aujourd’hui les mêmes scénarios dans des décors à peine moins futuristes, à ceci près que le monde réel et le monde onirique ont depuis échangés leurs places dans le lit conjugal – ses cauchemars sont devenus réalités, ses semblables devenus semblables, et la réalité d’hier, mettons un monde ou 250 000 personnes manifestaient à Washington dans la fumée d’herbe contre la politique gouvernementale avant d’aller le soir écouter Jim Morrison et de passer la nuit à faire l’amour, est devenu un rêve. Dan Brown, Harry Potter, Dan Brown, Harry Potter, Dan Brown Harry Potter, il a une pensée furtive pour George Lucas, se retient de cracher par terre, est prit d’un accès de panique, pose la BO de Mack sur le premier tas de Grisham venu et quitte le magasin sans demander son reste.

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