mercredi, octobre 18, 2006

UNE LIQUEUR NON TAXEE, FABRIQUE DE SATAN



L’homme en blanc retira d’un coup sec le masque chirurgical et le visage de Judd apparut.
-Flippant, non ? Et encore, il manque la musique, je pense à du Chosta, ou un truc du genre. Mahler, peut-être.
-Revois un peu l’éclairage aussi, les murs de béton c’est voulu ?
-Je sais, je sais. J’ai fait des prises de vues chez mon beau-frère, il a une chambre froide, une espèce de frigo industriel, 20 mètres carrés de surface métallique, tu vas voir, quand ca sera monté, ca aura vraiment de la gueule !
-Alors, c’est quoi ta merveille cette fois ?
-Slick Gomez, Amigo !
Pourquoi Samuel Beckett ?
-Slick Gomez ?
-Ca te dis quelque chose ?
-Rien.
-Tom Robbins .
Pourquoi une autopsie ?
-Tom Robbins ?
-Unproduced de Still Life with Woodpecker, adaptation du roman de Tom Robbins par Slick Gomez, il est signé deux fois, Robbins et Gomez, tu peux le constater toi-même, c’est la même écriture.
Judd était maintenant à son bureau. Il avait abandonné sa défroque orientale de la veille au soir pour son enveloppe coutumière, un physique des plus classique, juste milieu entre Brad Pitt et Ernest Borgnine. Derrière lui, autour de lui, des livres, partout, du sol au plafond dans ce décor grandiloquent de manoir anglais qu’on ne s’attendait pas à trouver dans un sous-marin allemand. Parce que selon Abbie, Judd habitait un sous-marin allemand échoué sur les côtes écossaises durant la seconde mondiale. Il ne fallait pas toujours prendre ce que disait Abbie pour argent comptant mais, et Le Duke en avait fait l’expérience, plus ses propos semblaient incroyables, plus ils avaient des chances d’être vrais. Au moins ceux dont Abbie se souvenait le lendemain.
-Pas mal, hein Beckett, j’ai aussi Burroughs, Hemingway, et je scanne Pound et Joyce. Page d’accueil personnalisée, enfin plus ou moins, selon les clients.


Les lendemains avec Abbie étaient toujours difficiles, mais lorsqu’il maintenait, à jeun, la version de la veille, ce qui avait été le cas pour cette histoire de sous-marin, il ne fallait pas le pas le prendre à la légère. Ainsi le jour où il lui avait confié, Le Duke le connaissait depuis peu, qu’il vivait depuis quelques années grâce à une rente viagère établie sur des éditions originales de Thomas Pynchon. Selon la version la plus performante du générateur d’euphémismes, Le Duke s’était montré un poil dubitatif. Le soir même, il faisait la connaissance de Judd, qui lui confirmait la véracité des desdits-dires. Abbie était venu le voir un soir de 1988 avec, sous le bras, les originales signées, et en parfait état, de V, de The Crying of Lot 49, de Gravity’s Rainbow et de Slow Learner. Judd lui avait trouvé un client, resté anonyme. Un contrat avait été établi. La valeur des ouvrages étaient alors d’environ 75000 dollars, un ratio avait été calculé, qui prenait en compte l’espérance de vie d’Abbie, largement évaluée à sept ans par un médecin accrédité, l’augmentation du coût de la vie et la probabilité que Pynchon publie à nouveau dans les années à venir. Car depuis la publication de V, Pynchon ne manquait jamais d’envoyer à Abbie un exemplaire signé de son nouveau livre. Pour quelle raison avait-il droit à cette faveur ? Là-dessus, Abbie était toujours resté muet. Pas vraiment. Ils s’étaient connus à la fin des années 50, Abbie avait accepté d’endosser l’identité de Pynchon pour suivre les cours de Nabokov à Cornell, pendant que le Pynch, descendu sous un nom d’emprunt, au Scrotum Lounge de San Francisco consacrait toute son énergie à mettre au point une arnaque immobilière de grande ampleur, en rachetant pour une bouchée de pain des terrains et des maisons en Californie du Nord à des ménages effrayés à l’idée de voir s’installer dans la région une unité spéciale de l’armée composée d’anciens de Corée ayant appris de soldats chinois, via les unités médicales suédoises engagées dans le conflit, une technique particulière (fondée sur une déclinaison du Xiao Zhou Tian ou Qi Jong du petit cycle céleste), leur permettant de flairer dans un rayon de plus de vingt kilomètres les odeurs caractéristiques des pieds de chanvre femelles, ou bien encore Abbie l’avait tiré des griffes d’un tueur professionnel d’Ankara engagé sous le seau du secret par AV.Roe (concepteur de l’intercepteur bombardier à ailes en delta CF-105 Arrow) pour éliminer tout ceux qui, de près ou de loin, participaient au projet concurrent BOMARC (Boeing Michigan Aeronautical Research Center), un missile guidé sol-air américain à ogives nucléaires dont le Canada, tenu par les accords du NORAD, avait fait l’acquisition, le Pynch, qui avait appris quelques rudiments de turc auprès d’un de ses condisciples de l’Oyster Bay High School, dont le goût pour les pizzas hawaïenne devait inspirer un des personnages de V, finalement absent de la version finale, menaçait alors étrangement son assaillant, dans un turc hésitant, d’ «d’aller faire de l’escalade en barque sur son intestin grêle» si il tentait de s’approcher, deux versions parmi beaucoup d’autres dont Abbie n’avait plus eu aucun souvenir le lendemain matin.


Deux ans après la conclusion du contrat, qui prévoyait une rente annuelle de 15000 dollars, Pynchon avait sorti Vineland, puis Mason et Dixon, enfin Against the day, à chaque fois Abbie avait eu son exemplaire signé, certifié par Mélanie Jackson, agrée par les experts. Les quatre premiers Pynchon signés étaient aujourd’hui estimés à 200 000 dollars, les trois derniers à 75 000 dollars. Abbie avait touché jusqu’ici 255 000 dollars, cela restait une bonne affaire pour le mystérieux investisseur, les cotes des Pynchon s’envoleraient à sa mort et ceux qui bénéficieraient de l’intégralité de l’œuvre signée ne seraient pas légion. Pour l’instant celle-ci dormait dans un coffre numéroté en suisse. Soucieux que sa disparition prématurée ne soit pas l’une des principales variables du deal, Abbie avait en effet soulagé l’investisseur de toute tentation homicide en faisant ajouter une clause au contrat stipulant que les livres ne seraient, quoi qu’il arrive, la propriété effective de celui-ci qu’en 2010, un avenant récemment signé repoussait l’échéance à 2015, date à laquelle la rente prendrait fin, les 15000 dollars annuels étant versés, si Abbie venait à décéder d’ici-là, à un fonds de soutien clandestin aux cultivateurs de marijuana sinistrés. L’observateur non averti, celui que bluffe le sens de l’ordre de l’obsessionnel, la personnalité pleine de surprises du schizophrène, l’autobiographie du mégalomane, aurait pu qualifier cette précaution de sage prudence, c’était pourtant la dernière des qualités qu’on aurait songé à attribuer à Abbie, à moins de vouloir à tout prix mettre un nom sur une version maigre et socialement présentable de l’épouvantable paranoïa dont il était la proie.
Alors Judd dans un sous-marin, pourquoi pas, après tout ?

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